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Au début de ma carrière de pilote de ligne, j'ai eu la chance de partager les interminables heures de traversées transatlantiques avec quelques-uns de ces aviateurs qui avaient été les compagnons de Mermoz. Tous ces pilotes, ces radios, ces mécaniciens, tous ces humbles créateurs de « la ligne» m'ont raconté les effroyables luttes livrées contre la nuit, l'avion et la météo capricieuse des tropiques. J'ai donc, d'une certaine manière, vécu toutes les grandes étapes de la conquête de l'Atlantique Sud avec les illustres et les anonymes qui ont payé de leur vie la sécurité des routes du ciel. Je me souviens encore de la traversée historique Natal-Dakar du Latécoère 28 Comte de La Vaulx telle qu'elle m'a été contée par Jean Dabry, navigateur de Mermoz, puis par Frédéric Couilbau, chef de la station radio de l'îlot de Noronha. Récits haletants d'angoisse et de courage, l'amerrissage forcé de l'hydravion et le sauvetage de l'équipage pendant qu'à des milliers de kilomètres, cette même nuit du 8 au 9 juillet 1930, les forçats révoltés de Noronha attaquaient la station radio qui retransmettait le S.O.S.
Aux commandes de Concorde, j'ai effectué plusieurs traversées de l'Atlantique Sud. Cinquante ans après Mermoz, Rio-Dakar c'est trente-cinq secondes pour le décollage; deux minutes pour le survol du « Pain de Sucre » à six cents kilomètres à l'heure; quinze minutes pour être à dix-sept ou dix-huit kilomètres de la Terre et voler deux heures et vingt minutes à plus de deux mille kilomètres à l'heure; enfin, c'est atterrir à Dakar et à regret après un vol de trois heures.
Pendant la traversée, Concorde est dans la stratosphère, le bleu du ciel devient plus profond, plus violet métallisé, et la nuit allume alors tous ses yeux. En admirant les nuages qui se lissent sous la lune, en contournant les cumulo-nimbus au passage du pot au noir, comment ne pas se souvenir des équipages de « la ligne », eux qui ont déjoué les pièges de toutes les difficultés, refoulé la fatigue des nuits en cherchant la lumière de la lune perdue dans les pluies torrentielles.
Oui, « la ligne» a disparu avec les pionniers créateurs de l'Aéropostale. C'est « le plus long réseau du monde» qui lui a succédé avec une organisation froide, des décisions méthodiques, en un mot avec des formalités de bureau auxquelles les équipages restent étrangers. Les officiers de bord ont remplacé les aviateurs, et aux hydravions ont succédé des paquebots volants. Les aéroplaces sont devenues des escales merveilleuses pour chaque matin, pour chaque éveil aux antipodes avec chaque jour le bout d'un rêve.
Disparu « l'esprit de la ligne », le dévouement absolu, la grisante angoisse de l'aventure, l'enthousiasme lucide et le courage tranquille de trois hommes réunis par la même volonté, joindre tous les rivages.
Avant le décollage du Croix du Sud, je crois que je me serais adressé à Mermoz:
« Dites-moi, "Monsieur Jean", pourquoi avez-vous si souvent, si longtemps, pris autant de risques? » Je suis sûr maintenant, après avoir lu ce livre, que sa réponse eût été une dernière consigne, celle qui prolongeait son engagement de tous les instants:
« Essayez de rendre à la jeunesse le goût du risque, de la responsabilité, du devoir... ».